Il y a quelque chose de profondément obscène dans la décision d’Abdelmadjid Tebboune de vouloir rétablir les exécutions capitales pour les auteurs d’incendies volontaires.

Je pèse mes mots. Des Algériens sont morts. Des familles ont perdu les leurs. Des hommes et des femmes ont affronté les flammes. Des villages ont été menacés. Des dizaines de blessés ont été hospitalisés. Le pays est en deuil. Et que trouve le pouvoir à offrir aux morts ? La mort d’autres hommes.

Le 30 août, alors que les incendies venaient de ravager plusieurs régions du pays, le président algérien a ordonné au ministre de la Justice de modifier le Code pénal avant le 15 septembre afin de réintroduire la peine de mort, avec exécution, pour ceux qui auraient volontairement déclenché les incendies.

Voilà donc la grande réponse de l’État algérien au feu : davantage de feu. Je refuse cette logique. Je refuse surtout qu’on transforme la douleur légitime d’un peuple en prétexte à une politique de vengeance. Que les incendiaires soient recherchés. Qu’ils soient arrêtés. Qu’ils soient jugés. Qu’ils soient condamnés avec la plus grande sévérité lorsque leur culpabilité est établie. Que ceux qui ont volontairement provoqué la mort répondent de leurs crimes devant la justice. Mais la justice n’est pas la vengeance. Et un État qui tue au nom de la justice franchit une frontière que je ne veux pas voir franchie par mon pays natal. L’Algérie n’exécute plus depuis 1993. La peine de mort figure encore dans son arsenal juridique, mais un moratoire de fait empêche les exécutions depuis plus de trente ans. Il aura donc fallu des flammes pour que le pouvoir retrouve le goût de la guillotine.

C’est cela qui me révolte. Parce que derrière cette annonce spectaculaire se cache une vieille tentation politique : lorsqu’un pouvoir est confronté à une catastrophe, il lui faut désigner immédiatement un coupable et promettre un châtiment exemplaire. Le spectacle de la sanction devient alors une manière de faire oublier les questions qui dérangent. Pourquoi ces incendies ont-ils pu prendre une telle ampleur ? Pourquoi certaines régions demeurent-elles aussi vulnérables ? Quels moyens de prévention ont été déployés ? Quels moyens aériens, humains et matériels étaient disponibles ? Pourquoi faut-il attendre que des hommes meurent pour que l’État donne l’impression de découvrir l’urgence ?

Ces questions sont moins spectaculaires qu’une condamnation à mort. Elles sont pourtant infiniment plus importantes. La peine capitale ne plante pas un arbre. Elle ne protège pas une forêt. Elle ne forme pas un pompier. Elle ne construit pas une route d’évacuation. Elle ne remplace pas un Canadair. Elle ne répare pas une maison réduite en cendres. Et surtout, elle ne ressuscite personne.

Je connais trop bien l’Algérie pour accepter qu’on demande encore au peuple de se contenter de slogans, de colères officielles et de désignations de coupables. J’ai vu ce pays souffrir. J’ai vu ses montagnes. J’ai vu sa beauté. Je sais ce que représente la Kabylie, ce que représentent ces forêts, ces villages accrochés aux reliefs, ces terres qui portent encore la mémoire de générations entières. Alors oui, je veux que les incendiaires soient punis. Mais je veux aussi que l’État soit à la hauteur de ceux qu’il prétend protéger. Car il existe une différence immense entre gouverner un pays et administrer sa colère.

Gouverner, c’est prévenir. Gouverner, c’est anticiper. Gouverner, c’est protéger. Gouverner, c’est rendre des comptes lorsque la catastrophe survient. La peine de mort est la réponse la plus facile lorsque toutes les autres réponses exigent du courage. Elle donne au peuple un coupable. Elle donne au pouvoir une posture. Elle donne aux caméras une déclaration. Mais elle ne donne rien aux morts. Et c’est peut-être cela qui me met le plus en colère : cette facilité avec laquelle on transforme la souffrance des familles en théâtre pénal.

Je ne veux pas d’un État qui venge les morts. Je veux un État qui empêche qu’il y en ait davantage. Je veux une justice ferme, indépendante, contradictoire, capable de condamner les criminels sans devenir elle-même une machine à tuer. Car lorsqu’un pyromane met le feu à une forêt, il commet un crime. Lorsqu’un État répond en organisant sa mise à mort, il prétend exercer la justice. Entre les deux, il y a pourtant une différence essentielle : l’un agit dans la violence du crime, l’autre est censé incarner la raison du droit. C’est précisément pour cela que je refuse cette fuite en avant.

L’Algérie n’a pas besoin de davantage de morts. Elle a besoin de davantage d’État de droit. Et si le pouvoir veut vraiment rendre hommage à ceux que les flammes ont emportés, qu’il commence par leur promettre ceci : plus jamais leur mort ne servira de carburant à la vengeance politique.

On ne combat pas le feu en apprenant à l’État à brûler les hommes.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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